Didier Dove et Pierre Yves Serret, directeurs d’Architects Studio nous partagent quelques aspects de l’architecture bioclimatique mauricienne, comment celle-ci existe depuis l’époque coloniale, qui est en fait une architecture rapportée, principalement de France et puis d’Angleterre et que celle-ci a évoluée dans le temps au fur et à mesure que la compréhension du contexte locale, de sa spécificité et de sa météorologie devenait plus approfondie.

ENL House à Moka. Le siège du groupe ENL est un bel exemple local d’architecture régionaliste et d’inspiration vernaculaire telle que l’imaginent les deux architectes. Primée au Property Awards comme « Best Office Architecture in Africa » en 2014-2015, ce projet fait la part belle au savoir-faire Mauricien, aux matériaux de l’ile et à l’iconographie de son architecture coloniale et bioclimatique.

Pierre Yves Serret et Didier Dove sont associés depuis 2004. A la tête du cabinet Architects Studio, les deux architectes ont signé quelques-unes des constructions emblématiques du pays de ces dernières années comme le Mahogany Shopping Mall, Vivéa, le business Park emblématique de la Smart City de Moka ou encore le Victoria Urban Terminal de la capitale, Port Louis (lire l’article ci-après).
Pour Pierre-Yves : « ce qui est intéressant dans les Mascareignes, c’est que les anciens sont partis d’une feuille blanche puisque les îles étaient inhabitées, donc sans influence architecturale locale, vernaculaire. Ils ont travaillé à partir de leurs savoirs-faires rapportés de leurs patries, mais surtout ils ont dû faire preuve de bon sens avec pour objectif, la création d’un bâti confortable où il fait bon vivre ».
Les premiers bâtisseurs ont construit logiquement avec les matériaux du bord : bois, chaux issue du corail, mortier de latérite et pierres volcaniques. Avec le souci du confort et en réponse aux contraintes météorologiques, leur architecture se caractérise généralement comme suit :
- De hauts volumes sous plafond avec combles afin de tenir compte du gain calorifique par la toiture,
- Le principe de vide sanitaire ainsi que des terrasses avant et arrières permettent une utilisation en toute saison,
- Une orientation idéale sur l’axe nord-sud afin de mieux se calquer sur la course solaire et de fait contrôler l’ensoleillement par « l’entremise » de stratégies architecturales bioclimatiques que sont les écrans, jalousies, volets, auvents et autres débords de toiture,
- La bonne exposition aux vents dominants permet aussi une gestion optimale de l’aération de la bâtisse.
Voilà quelques éléments de l’architecture bioclimatique et passive que nous avons hérité de cette époque lointaine ; une architecture simple et honnête aux formes reconnaissables car découlant directement des stratégies de construction choisies donnant naissance à notre architecture coloniale mauricienne ; du plus humble au plus cossu, de la case créole au château domanial.
Les architectes tiennent toutefois à mettre un petit bémol à propos du risque cyclonique car cela fait des décennies que l’ile Maurice n’a pas connu de vrais gros cyclones. Il faut donc bien considérer ce risque, réel, que les anciens tenaient comme prioritaire. En bref, un retour à l’architecture bioclimatique est d’actualité mais le confort et le bien-être qui s’y rapportent ne devrait s’obtenir au détriment de l’aspect sécuritaire.
Aujourd’hui aux côtés d’une quarantaine de collaborateurs, les deux hommes inscrivent leur démarche dans ce même sillon d’une architecture locale, bioclimatique mais d’aujourd’hui avec pour ambition d’apporter leur contribution au débat de ce qu’est l’architecture mauricienne.
Didier Dove de dire : « Les contraintes d’aujourd’hui sont les mêmes que celles d’hier. Les architectes doivent faire face aux mêmes défis météorologiques, voire plus, si nous prenons en compte les bouleversements du climat. Ils doivent non seulement répondre aux aspirations des développeurs mais aussi s’aligner sur les meilleures pratiques de consommations énergétiques.
En cela, le Victoria Urban Terminal (VUT) est un bon exemple de conception moderne inspirée des constructions bioclimatiques de l’époque coloniale. Ce projet moderne se veut respectueux de l’environnement car composant avec ce dernier pour ce qui est de l’éclairage et de la ventilation naturelle, peu énergivore, il a été conçu comme une structure simple et relativement peu onéreuse.
Il a fallu de surcroît intégrer dans le projet les bâtiments historiques et listés au patrimoine Mauricien en respectant les conditions de la NHTF. Les bâtiments, datant de 1864, font aujourd’hui partie intégrante du projet, lui conférant cachet et charme d’autrefois – exemple de conservation illustrant le propos « bioclimatique », « legs » des anciens bâtisseurs.
La nouvelle construction du VUT, a dû également tenir compte de l’affaissement général du site durant ces deux derniers siècles et du risque de montée des eaux dû au réchauffement climatique. Ainsi, afin de bien intégrer le nouveau dans l’ancien, dans ce souci de répondre aux défis du site et aux normes modernes de sécurité, il a fallu démonter et reconstruire pierre par pierre et rehausser le tout… travail titanesque mais accompli avec brio par les équipes d’exécution »
Le souhait d’une architecture bioclimatique, d’un projet qui s’intègre dans son foncier mais aussi qui reconnait la place qu’elle occupe dans l’histoire, illustre la volonté des promoteurs du Victoria Urban Terminal (les groupes Taylor et IBL, RHT, INNODIS entre autres), de promouvoir le développement raisonnée et raisonnable à travers des prises de positions stratégiques et durables. Autant de contraintes considérables qu’il aura fallu prendre en compte, malgré la critique de certains qui prônent le « status quo ». Aujourd’hui, la tendance vers la construction bioclimatique n’est malheureusement pas partagée par tous. En effet, si ce type de construction est rentable à long terme, notamment grâce à l’efficience énergétique, l’investissement initial est à ce jour trop important pour que tous emboitent le pas ; une véritable « profession de foi » pour reprendre l’expression des architectes.


